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ELLE ENTEND PAS LA MOTO
Pendant vingt-cinq ans, Dominique Fischbach a filmé Manon Altazin et l’a vue grandir, se heurter au monde et le traverser. Réalisatrice passée par Strip-Tease, attentive aux détails et aux silences, elle signe avec Elle entend pas la moto un film construit dans la durée et dans le réel.
Revenir filmer la même jeune femme pendant un quart de siècle change la nature du cinéma. On ne documente plus un parcours, on accompagne une existence, sur un temps long qui joue le rôle de révélateur. Dominique Fischbach aurait pu filmer la réussite exceptionnelle d’une femme. Elle choisit de filmer la construction d’une vie qui cherche sa forme, et qui finit par la trouver.
On pense parfois à Richard Linklater, qui filme le temps comme une matière vivante. Rien de commun dans les dispositifs, mais un même refus du spectaculaire. Comme dans Boyhood, la réalisatrice ne place pas la transformation visible au centre de son récit, mais dans ce que le réel déplace, lentement, presque à notre insu.
De l’adolescente en colère à la sportive infatigable, de la pilote à la mère, un fil se tisse : Manon Altazin cherche sa place. Elle avance, défiant les limites et le cadre restreint d’une société qui définit et impose ses « impossibles » : gymnaste, marathonienne, première femme pilote sourde de France, kiné sportive, mère… Rien ne lui résiste. Sa force relève pourtant moins de la performance que de la manière dont elle transforme sa colère initiale en liberté intérieure, et le fantôme de son frère Maxime en présence sensible.
À l’écran, les sens deviennent, comme pour certains des protagonistes, des espaces de perception. Il ne s’agit pas de « représenter » la surdité. Le son de Denis Guilhem choisit la nuance : pas d’artifice pour “faire entendre”, mais une attention aux variations, aux micro-écarts, à cette fatigue silencieuse que produit l’effort permanent de comprendre. Le cadre et la lumière de Philippe Guilbert suivent les gestes plutôt que les discours, et laissent exister les corps.
Dominique Fischbach filme ce qui circule entre les êtres : ce qu’on transmet sans le vouloir, ce qu’on retient, ce qui se transforme, ce qui se dit, ce qui se crie. En filigrane, d’autres réalités se dessinent. Celles des familles livrées à elles-mêmes. Des professeurs démunis face aux défaillances étatiques. L’absence d’outils. La tension entre oralité et langue des signes. Les implants, solution pour certains, choc pour d’autres. Le film ne théorise pas. Il montre. Et ce regard, sans didactisme ni complaisance, porte une dimension politique essentielle et toujours d’actualité.
Parler, signer, comprendre, se faire comprendre. Ce que les mots manquent. Ce que les gestes dévoilent. La surdité devient un prisme pour interroger ce qui sépare et ce qui relie, ce qui limite et ce qui libère.