LE MYSTÉRIEUX REGARD DU FLAMANT ROSE

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À seulement 31 ans, le jeune réalisateur chilien Diego Céspedes a emporté, avec son premier long métrage, le prix Un certain regard lors du festival de Cannes de 2025.

 

En 2025, sur la Croisette, en lice pour la Palme d’Or avec Alpha, Julia Ducournau explorait les ravages du sida sous la forme d’une mystérieuse maladie qui transforme les gens en pierre. Également en compétition cette année-là Roméria en salles en France le 8 avril, suit une jeune fille partie sur les traces de ses parents décédés du sida, un film presque autobiographique pour sa réalisatrice Carla Simón.

 

 

Vainqueur du prix Un certain regard cette même année, le jeune chilien Diego Céspedes pose, dans son tout premier long métrage, un troisième regard singulier sur cette maladie qui a traumatisé toute une génération. Le mystérieux regard du flamant rose, est à découvrir en salles le 18 février.

 

 

Si l’ombre du sida continue d’habiter les récits de jeunes réalisateurs pourtant enfants lors de ces années-là, c’est sans doute qu’elle dissimule une peur viscérale, un mal alors méconnu, une honte qui a souvent mené au rejet, mais aussi les mécaniques de résistance de ceux qu’on a fait parias. Chez Diego Céspedes, c’est très clair : « ce film parle du sida mais n’est pas sur le sida. Il est sur la communauté, la famille choisie comme rempart« , explique-t-il à franceinfo.

 

Nous sommes au début des années 80, au beau milieu du désert aride du Chili, dans un petit village de mineurs de cuivre. On y trouve un cabaret saloon semblable à ceux des westerns. Les mineurs viennent y boire un coup, se détendre et assister aux spectacles de drag qu’organisent sa gérante, Mama Boa et ses « filles ». Car ce saloon est avant tout le refuge pour tout une bande de femmes trans, de « pédés » et de drag-queen. À l’intérieur, elles y créent une nouvelle famille, et se protègent du village qui fait peu à peu d’elles des parias. Car une « peste » qui se transmettrait par le regard se répand parmi les mineurs et tue peu à peu. Une métaphore à peine voilée de l’épidémie du sida, dont Diego Cespedès tait le nom dans ce film.

 

 

Au milieu de cette tension grandissante, nous suivons Lidia, 12 ans, qui a grandi dans ce saloon après avoir été adoptée par Flamant Rose, l’un des protégés de Mama Boa (ici, toutes les filles de Mama Boa portent des noms d’animaux). Si les adultes cachent à Lidia la vraie nature de cette maladie, cette dernière n’est pas dupe, et cherche à connaître la vérité.

 

Un hommage aux communautés queer

« Lidia est naturellement à l’aise au milieu de ces personnes queer et en même temps effrayée par la maladie. Elle représente ces deux temps de ma vie, soit une atmosphère tragique et angoissée et l’autre, plus joyeuse. On pourrait dire que les yeux du film sont ceux de Lidia » raconte le réalisateur. Diego Céspedes a découvert l’existence du sida à la suite du décès de plusieurs coiffeurs homosexuels qui travaillaient dans le salon tenu par sa mère, à Santiago dans les années 90. Plus tard, alors qui découvrira son orientation sexuelle, il rejoindra les communautés LBGT de la capitale chilienne et s’approprie cette notion centrale de « famille choisie », comme rempart dans une société homophobe.

 

 

C’est précisément ce qu’il met en scène ici, « sans trop y avoir réfléchi. Au final, c’était assez instinctif et normal » explique-t-il. Dans cet aride désert, qui semble isolé de tout, c’est bien le dernier endroit où l’on imaginerait un refuge de personnes queer, et pourtant. Diego Céspedes prend le temps de filmer avec une « caméra intime » les moments de rires, de collectif, de cuisine, de danse et de cabarets. Mais aussi la solidarité – au combien hilarante lors une scène de vengeance clownesque – de cette famille recomposée. Il dresse une peinture de toute une galerie de personnages hors du commun, fantasques et profondément humains. Il filme ces personnages queer avec un grand souci de réalisme et de respect, capturant ainsi toute leur énergie avec finesse. « J’ai pris du temps à choisir mon casting, je le voulais divers. Car la communauté LGBT n’est pas composée exclusivement d’hommes gays ou de lesbiennes. C’est un ensemble d’identités, trans, drag, non-binaire…  » souligne Diego Cespedes.

 

 

Le film a des allures de western moderne, Diego Céspedes en reprend les codes esthétiques : les maisons de bois, le métal rouillé, la boue et le soleil qui frappe. De grands plans larges sur des montagnes ocre arides et des cadres plus resserrés sur les visages de ses personnages abîmés par la vie. Les portes du saloon claquent et grincent. Diego Céspedes embrasse aussi toute la violence du genre.

 

 

Ici, la justice se règle au sein du village par la loi du plus fort, le plus souvent dans la bagarre et les coups de feu. Parfois c’est drôle, parfois glaçant. Les hommes du village brûlent les malades de la « peste ». Les rires s’appliquent comme une pommade sur ces scènes cruelles, aussi romanesques que réalistes. On serre les dents car la réalité n’est pas si loin de cette fable burlesque et macabre aux allures de rêve fiévreux. « Malgré toute cette violence, c’est un film qui parle d’amour. De comment on aime mal. Mais surtout comment, même quand on a été mal-aimé, comme Flamant Rose par exemple, on peut avoir un désir d’amour infini et apprendre à l’autre à aimer« . Dans cette fable du bout du monde, l’amour a raison de la violence, une raison de plus pour aller découvrir ce film atypique, dont les images impriment la rétine.

(Lison Chambe, FranceInfo Culture, publié le 17/02/2026)

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