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À PIED D’ŒUVRE

Valérie Donzelli adapte le roman de Franck Courtès, marie sa voix à la sienne et signe un film à la fois lucide, tendre et émouvant.

 

Dès son premier long-métrage La Reine des pommes, sorti en 2009, Valérie Donzelli a su trouver sa note : mi-terrienne mi-aérienne, à la fois méticuleuse et fantasque, comique et mélancolique. Avec le temps, ce regard singulier s’est affirmé, son univers s’est peuplé de personnages aussi attachants qu’audacieux – comme les formidables Nona et ses filles de sa série ou les apprentis comédiens passionnés de son joyeux documentaire Rue du Conservatoire. Avec À pied d’œuvre, comme avec L’Amour et les Forêts, elle exprime, à partir d’un texte littéraire dont elle n’est pas l’autrice, des émotions qui semblent lui être familières avec pudeur et frontalité mêlées.

 

 

Dans À pied d’œuvreFranck Courtès fait le récit de son quotidien devenu précaire dès lors qu’il a quitté son emploi de photographe de presse pour se consacrer pleinement à l’écriture. Ce puissant appel intérieur doublé du rejet d’un métier qui avait perdu tout sens à ses yeux l’a conduit, pour gagner son pain, à accepter des missions de manœuvre soumises au bon vouloir d’un système ubérisé. Ce roman, vertigineux et d’une grande intégrité, raconte à la fois sa détermination face à ce choix de vie radical et le caractère inhumain de ses activités harassantes et maigrement rémunérées.

 

 

L’intelligence de l’adaptation, que signent Valérie Donzelli et Gilles Marchand (récompensés du Prix du scénario à la dernière Mostra de Venise), est d’avoir su trouver le bon équilibre entre la violence qui frappe cet homme déclassé et son humour qui ne le quitte jamais, un regard critique sur le monde du travail aliéné et aliénant et une ironie poétique dans sa représentation. Ainsi ce romancier aux « mains d’œuvre » bat-il le pavé et, pour quelques euros de l’heure, s’en va tondre un gazon à la serpette, démonter des meubles ou laver des carreaux. Son mouvement de balancier – entre ses quelques heures d’écriture et ses engagements aux quatre coins de Paris et sa banlieue – est incessant, et sa faculté d’observation toujours intacte. On sourit lorsque la cinéaste fait des pieds des client(e)s qui lui ouvrent leur porte (lisez le générique, vous saurez à qui ils appartiennent !) un motif récurrent : le contraste est saisissant entre l’homme de passage sous-payé et celles et ceux qui font ainsi corps en toute décontraction avec leur confortable intérieur…

 

 

De chaque plan ou presque, Bastien Bouillon, qui tourne pour la cinquième fois sous la direction de Valérie Donzelli, trouve la juste mesure : voix placide, regards las, corps vaillant, il apporte sa pleine sensibilité à cet écrivain-homme à tout faire et s’en fait l’idéal porte-parole. Et dans une scène dont on ne dira rien si ce n’est qu’elle se passe au téléphone, il nous arrache des larmes, tant l’acteur, le personnage et celle qui le filme trouvent leur accord parfait. À pied d’œuvre traite de la vocation artistique véritable qui ne tolère aucun compromis. Et de la précarité de certains artistes sans qui, pourtant, une société ne saurait être en bonne santé.

(Anne-Claire Cieutat, Bande à Part, publié le 03/02/2026)

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