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RUE MÁLAGA

Avec la délicatesse dont elle a toujours fait preuve, Maryam Touzani sublime la vieillesse en s’opposant au regard formaté et dénigrant que nos sociétés occidentales lui réservent habituellement.

 

Récompensé du prix du public à la 82e Mostra de Venise, puis présenté en novembre 2025 à Arras Film Festival dans la rubrique Cinémas du monde, ce troisième long-métrage de Maryam Touzani, sans doute le plus personnel puisqu’il rend hommage à sa grand-mère et à sa mère récemment décédée, pose son décor au cœur de la casbah de Tanger, cette ville qui l’a vue naître et qui continue de la fasciner (Le bleu du caftan, son précédent film, s’y déroulait déjà).

 

Dans un lacis de petites rues pleines de vies où l’on parle aussi bien arabe qu’espagnol, au carrefour de petits commerces, entre passé et présent, à mi-chemin entre modernité et tradition, la vie se déploie en toute harmonie. Les fruits et légumes colorés du marché enchantent les yeux, tandis qu’un peu plus loin, entre éclats de voix joyeux et bruits de vaisselle, on devine les odeurs qui s’échappent des cuisines. Maria Angeles (Carmen Maura) vit depuis toujours dans cette ville lumineuse et tolérante. Elle en connaît les moindres recoins, côtoie avec bonheur ses habitants. Même si les années l’ont rattrapée, elle entend bien continuer à profiter de sa liberté et des plaisirs de la vie, quels qu’ils soient. De renoncement ou d’aigreur, prétendument usuels chez les plus âgés, il n’est jamais question. Bien au contraire, à l’extérieur comme dans cet appartement qui lui ressemble et auquel elle est attachée de manière viscérale, la septuagénaire vaque à ses occasions, le sourire aux lèvres et l’œil pétillant. Même confrontée à l’égoïsme de sa fille, elle ne s’avoue pas vaincue. Clara a quarante-cinq ans et vit à Madrid. Tout récemment divorcée, elle a la charge de deux enfants et a besoin d’argent. Jugeant la vie de sa mère désormais sans consistance, elle attend d’elle qu’elle vende son appartement pour l’aider à renflouer ses comptes. Elle n’imagine pas alors que son ingratitude et son indifférence viennent de provoquer chez sa mère une extraordinaire renaissance. Car si Maria est une mère aimante et bienveillante, elle n’a guère l’intention de se prêter au jeu du sacrifice habituellement requis dans ce genre de circonstances. Ce douloureux événement qui aurait pu la conduire vers l’abnégation lui fait prendre conscience de la beauté de l’existence à toutes ses étapes, accordant au récit démarré sobrement une vivacité réjouissante.

 

Une nouvelle fois, la réalisatrice d’Adam et du Bleu du caftan mêle adroitement délicatesse et humour pour dresser le portrait malicieux d’une vieille dame déterminée malgré l’adversité. L’incontestable talent de Carmen Maura, l’une des plus grandes actrices du cinéma espagnol, plusieurs fois récompensée de Goya et muse de Pedro Almodóvar, contribue à faire briller de mille nuances ce personnage pittoresque et attachant. Le duo qu’elle forme avec le charismatique Ahmed Boulane achève d’installer ce sentiment de plénitude, tandis que la caméra ose dévoiler avec autant de grâce que de pudeur les ébats culturellement tabous dès qu’il s’agit de personnes âgées.

Certes, le choix d’un dénouement déstructuré désarçonne quelque peu mais pas au point d’écorner cet hymne optimiste rassemblé autour des valeurs universelles de transmission, de tolérance, et de respect de la vie et de l’amour à tous les âges.

(Claudine Levanneur, Avoir à Lire, publié le 27/02/2026)

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